Technologies et vérité

Publié en 2015
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

La vérité n’est pas la réalité mais son expression par l’homme. Elle est donc soumise à tous les risques de la subjectivité. Des interprétations sans fondement peuvent s’imposer avec la force de l’évidence. Il en a toujours été ainsi, mais la diffusion de ces pseudo-vérités a longtemps exigé des échanges physiques entre les hommes, ce qui limitait leur vitesse de propagation et leur portée, maintenant de ce fait la possibilité d’une pensée différente. L’écrit a multiplié les possibilités de diffusion, surtout après l’invention de l’imprimerie, mais l’avènement des technologies de l’information a complètement changé la puissance du phénomène. Désormais, il suffit de quelques heures pour qu’une image fasse le tour du monde, impose sa « vérité » et des réactions politiques de la part des autorités avant toute vérification et examen critique. Cette diffusion est à bien des égards comparable à celle d’une contagion virale, à tel point que ce mot s’est naturellement imposé pour la désigner. Certains en font un instrument de manipulation. Mais tout ce qui prétend s’imposer ne réussit pas et les candidats manipulateurs sont eux-mêmes souvent manipulés sans en avoir conscience. Le processus qui conduit au succès est un phénomène mystérieux. Certains ingrédients sont perceptibles. En fonction de l’état d’esprit dominant, la pitié ou la colère, par exemple, se diffusent facilement, et certains hommes politiques, religieux ou du show-business sont capables de savoir intuitivement ce qui « va marcher ». Jamais, cependant, de manière systématique et infaillible. Dans le cas contraire, leurs efforts se heurteraient d’ailleurs à ceux de personnes ayant le même talent mais opposés à eux, limitant leur impact. Lorsqu’une « vérité » a été mise en circulation, sa force de conviction dépend du nombre de personnes qui la partagent déjà et de son ancienneté. Le phénomène est exponentiel, car l’émission de départ est amplifiée par des échos multiples qu’on ne peut distinguer du message original. À partir d’un certain moment, il est pratiquement impossible de faire prévaloir d’autres points de vue.

Le phénomène ne date pas d’hier. L’histoire abonde d’exemples de personnages condamnés par des rumeurs, mais le numérique lui a donné une autre ampleur : ce n’est plus la crédibilité de la source, souvent inconnue, qui assure la puissance de conviction, mais la masse des personnes qui partagent le même point de vue et le nombre de fois où elles le relaient. À partir d’un certain moment, tout signal conduisant à la remise en cause d’une « vérité » ainsi établie passe inaperçu, jusqu’au jour où, pour des raisons aussi mystérieuses, une « vérité » contraire vient la supplanter.

L’exemple des méfaits des graisses saturées sur la santé semble l’illustrer. Cette « vérité » répétée à l’infini depuis cinquante ans, au point d’être partagée universellement, a rendu inaudibles la réflexion critique et les expériences qui l’invalident.

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