Quelques lecons d’Hannah ARENDT

Publié en 2013
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Les sociétés contemporaines rencontrent, comme toutes celles qui les ont précédées, des difficultés de divers ordres qu’on attribue généralement à des causes présentes, le plus souvent aux gouvernements ou à quelque ennemi externe ou interne qui semble avoir pour seul objectif dans la vie de gâter la nôtre. Un retour sur l’histoire fait apparaître les choses sous un angle différent : les sociétés connaissent de lentes évolutions de fond et ce que nous prenons pour de l’actualité n’est souvent que l’état provisoire de mouvements engagés il y a très longtemps. Les problèmes dont nous nous plaignons ne trouveront pas de solutions mais céderont la place à d’autres au gré de la poursuite de ces mouvements longs.

La lecture de La condition de l’homme moderne de Hannah Arendt, dont l’édition américaine date de 1958, éclaire ainsi les évolutions de long terme, non seulement constatées antérieurement, mais également intervenues depuis.

Le phénomène le plus frappant mis en évidence par Arendt est la régression, depuis l’Antiquité grecque, de la vie privée ainsi que, dans une certaine mesure, du politique, au profit de la sphère sociale – terme qu’il ne faut pas entendre au sens politique ou syndical, mais dans l’acception durkheimienne de fait social. Les débats sur le mariage pour tous ou la PMA ne sont donc que l’aboutissement provisoire d’un passage sous contrôle social de tout ce qui fut privé. La force du politiquement correct et la multiplication des textes d’interdiction illustrent aussi ce passage. Le sort de l’individu n’est plus de sa responsabilité propre, mais de celle de la société, qui le lui fait payer en exigeant le respect de ses normes. « Big brother » n’a ni nom ni tête : il est la personnalité collective que nous formons et dont la bureaucratie constitue la colonne vertébrale. Le domaine de l’intime, cœur secret du privé, est désormais lui-même atteint : les débats sur la procréation ou l’euthanasie, ou, sur des plans différents, les réseaux sociaux et les difficultés des personnalités à protéger leur vie privée en sont autant de preuves.

Ce qui peut paraître inquiétant, mais soluble quand on le regarde comme un phénomène nouveau, apparaît au contraire inéluctable vu dans une perspective de long terme.

Une telle perspective permet de dégager un autre trait de l’évolution que nous connaissons : la perte d’importance de la propriété privée par opposition au bien collectif. Celle-ci est regrettable parce que, comme l’écrivait Arendt : « nos possessions privées (…) sont beaucoup plus nécessaires que tout ce qui relève du monde commun (…) la nécessité du privé (…) non seulement sera toujours au premier rang des besoins et des soucis, elle préviendra aussi l’apathie, la mort de l’initiative qui menace, avec tant d’évidence, les collectivités trop riches. La nécessité et la vie sont si intimement liées que la vie elle-même est en danger lorsqu’on se débarrasse complètement de la nécessité.» [1]

 

 

[1] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, trad. Georges Fradier in L’humaine Condition, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2012, p. 115.

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