Productivité

Publié en 2014
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Un article récent de The Economist prévoit une rapide progression de la productivité grâce aux avancées des technologies numériques. Les robots, en particulier, pourraient prendre en charge toutes les fonctions productives.

S’ensuit l’éternelle question : que va devenir l’emploi ?

Le progrès de la productivité du travail a toujours comme conséquence première un accroissement du chômage que ses victimes combattent, à l’instar des canuts lyonnais. Dans un deuxième temps, le réemploi des ressources libérées permet l’enrichissement de la société et une croissance de l’emploi.

Des siècles d’expérience permettent de penser que l’enchaînement « productivité, chômage, enrichissement, emploi » devrait se renouveler, mais l’article de The Economist n’en est pas du tout certain. Peut-être allons-nous vers la fin du travail. La décroissance de la part du travail dans la valeur ajoutée et le niveau élevé du chômage en seraient les prémices.

Si la productivité du travail tend vers l’infini, l’emploi ne devrait-il pas, en effet, tendre vers zéro ?

La première observation qui s’impose est que la productivité n’est cause de chômage que dans la mesure où elle est supérieure au taux de progression de l’économie. La thèse implicite de l’article est donc que la croissance ne continuera pas, parce qu’elle sera impossible ou qu’on ne la souhaitera pas.

Sans avoir besoin de postuler l’existence ou non de limites aux besoins humains, on peut observer que, dans un pays développé comme la France, les deux tiers de la population les moins favorisés aimeraient consommer comme le premier tiers et qu’il en est de même au plan mondial. Il y a donc d’énormes marges de développement. Il est vrai qu’une excessive concentration des richesses pourrait stériliser ces potentiels, les pauvres ne pouvant acheter faute de revenus et les riches ne pouvant investir faute de clients.

En second lieu, l’hypothèse que les besoins des plus riches seraient totalement satisfaits n’est pas fondée. Ils le sont en regard de l’offre existante, mais toute innovation révèle de nouveaux besoins latents.

En troisième lieu, le concept de productivité du travail ne peut être regardé indépendamment de la situation des autres facteurs de production plus ou moins substituables. L’utilisation massive de l’énergie fossile a permis d’augmenter la productivité du travail. À l’inverse, la raréfaction des ressources non renouvelables rendra le travail plus nécessaire.

Il faut aussi éviter l’erreur de perspective. Alors que la notion de croissance est d’ordre quantitatif, les conséquences recherchées de la croissance sont d’essence qualitative. Ivan Illich a montré que l’invention de l’automobile n’avait pas augmenté la vitesse moyenne des déplacements si on tient compte du temps de travail nécessaire pour financer l’achat de l’auto, son entretien, celui de la voirie, les services de sécurité routière et les médecins employés pour s’occuper des victimes d’accidents. Pour autant, la différence qualitative est énorme et la société a clairement préféré la solution mécanique

Or le champ du qualitatif est infini. Prenons l’exemple de l’alimentation : sans augmenter la quantité de calories absorbées quotidiennement, on peut toujours chercher à le faire de manière plus équilibrée, plus saine et plus attrayante.

Enfin, étant donné la raréfaction des ressources, les gains de productivité peuvent être nécessaire ne serait-ce que pour ralentir une dégradation. Alors que nous gaspillons aujourd’hui de l’eau potable pour laver des voitures, de grands progrès de productivité seront peut-être nécessaires pour qu’un processus industriel nous permette d’en avoir un peu à boire.

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