L’illusion de la grandeur.

Publié en 2011
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Il n’est agréable pour personne, individu ou collectivité, de prendre conscience de son insignifiance. Ça l’est encore moins lorsque cela n’a pas toujours été le cas. On cherche alors à s’accrocher aux vestiges du passé et à attribuer à l’histoire des prolongements dans le présent…

C’est vraisemblablement une source de consolation, mais cela obère les chances d’un avenir plus satisfaisant.

Les élites françaises continuent ainsi à se considérer comme le sel de la civilisation. En 1940, la France régnait sur le quart de la population mondiale, et la langue française véhiculait les idées et le prestige de la France dans une population plus large encore. Les futures élites du monde étaient nombreuses sur les bancs de nos universités.

Ce souvenir est bien agréable et il est doux d’imaginer que la situation n’a pas totalement changé. Un propos de l’ancien ministre de l’Industrie regrettant que la France perde son industrie au profit des pays dits émergents a ainsi suscité ainsi une vague de remarques sarcastiques. Comment un dirigeant d’une nation d’élite pouvait-il regretter la disparition de ces activités serviles caractéristiques du passé ? La France doit éclairer le monde de son intelligence, de sa recherche, de ses brevets et laisser à d’autres les tâches subalternes de fabrication.

Ce sarcasme repose sur deux idées fausses : la France ne produirait que des élites et, à l’inverse, les autres ne pourraient faire que nos corvées. Une poignée seulement de nos diplômés est de niveau mondial. La moyenne ne présente pas de supériorité particulière et il est difficile de prétendre que les 30 % des Français qui ne maîtrisent pas la lecture vont contribuer à éclairer le monde !

À l’inverse, d’autres populations sont loin de ne pouvoir faire que nos corvées ou copier servilement le produit de notre génie. Dans les années 60, les Japonais dont l’économie avait déjà atteint une taille respectable, étaient réputés pour les travaux bon marché – les montres vendues au poids – et leur aptitude à copier. En peu de temps, ces copieurs se sont mis à fabriquer des produits en avance sur les nôtres. Ils ont tué des industries européennes comme l’horlogerie ou la photographie. Ils ont porté un coup sérieux à nos industries automobiles. Ils ont développé des marchés nouveaux soumis à leur seule domination, en électronique grand public par exemple.

Le même bouleversement a touché la Corée et désormais la Chine. Des chercheurs de l’université de Yale partagent désormais leur temps entre les États-Unis et la Chine.  Comme le dit Jack Dixon, directeur scientifique du Howard Hughes Medical Institute dans le Maryland : « Nous avons déporté nos recherches sur le génome à Shanghai parce que les laboratoires y sortent de terre plus rapidement que n’importe où ailleurs. Il serait impossible de faire ce qu’on veut faire à la même échelle aux États-Unis. Aujourd’hui, certains laboratoires chinois sont au même niveau que leurs homologues américains. »

Ces résultats ont été atteints en peu de temps et vont s’amplifier. Certes, les plus optimistes pensent que viendra le jour où ces pays auront les mêmes problèmes que nous. C’est probablement vrai. Mais si leur taux de progression se maintient à un niveau élevé pendant quelques dizaines d’années, et même s’il s’abaisse progressivement, nous n’en serons pas moins définitivement marginalisés. La France ne représente déjà plus qu’un 1 % de la population mondiale, une part moindre encore des ressources naturelles, avec une élite de niveau international resserrée.

Notre sentiment de supériorité nous permet pour l’instant de ne pas voir la nécessité de faire des efforts.

Que ferons-nous lorsque nous aurons été irrémédiablement dépassés ?

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