L’endettement

Publié en 2012
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Après l’endettement des ménages américains, dont l’excès a déclenché la crise économique en 2008, celui de certains pays pèse sur la conjoncture internationale et menace la zone euro d’éclatement.

Comprendre la nature des problèmes en vue d’imaginer les sorties possibles de la crise demande au préalable de rappeler un principe fondamental : le crédit joue un rôle clé dans le fonctionnement et le développement des économies modernes.

On sait que le produit national d’un pays et le revenu de ses habitants sont les deux faces d’une même réalité : ils sont toujours égaux sur une période donnée. Toute production de biens et services s’accompagne de la création d’un revenu équivalent et tout emploi de revenus de l’absorption d’une production de même valeur.

Cet équilibre global recouvre une multitude de déséquilibres au niveau microéconomique que le crédit seul permet de gérer.

Ainsi la construction d’un navire prend plusieurs années : la valeur ajoutée ne sera constatée qu’au terme de cette période, mais tous les contributeurs, salariés et prestataires, vont exiger que leurs propres contributions soient réglées à mesure qu’elles sont effectuées. En l’absence de crédit, la contradiction ne peut être résolue et la construction du navire ne pourrait avoir lieu.

À la vente du navire, le chantier naval va engranger la valeur ajoutée totale et rembourser le crédit : sur la période, production et revenu sont bien égaux.

Le crédit a simplement anticipé la matérialisation d’un revenu dont il a permis l’existence.

Si le crédit dépasse le revenu qu’il est possible d’anticiper (ou si l’anticipation ne se matérialise pas, par exemple dans le cas d’un crédit ayant financé un investissement productif qui s’avère infructueux), il change de nature. La demande globale résultant de l’addition du revenu et de ce crédit dépasse la production de biens et services et génère un déséquilibre. L’équilibre instantané entre l’offre et la demande peut être rétabli grâce à l’importation de biens et de services ou à l’exportation de capitaux, mais ces opérations n’annulent pas pour autant le pouvoir d’achat artificiellement créé : il le transfère à d’autres agents économiques susceptibles de l’exercer à tout moment. Il viendra alors s’ajouter à un revenu égal à la production. Le problème a été décalé dans le temps, mais reste non résolu.

Pour que le remboursement soit possible, il faut qu’une partie du revenu qui accompagne toute production soit retirée aux bénéficiaires légitimes et transférée aux créanciers, ce qui pose deux types de difficultés (d’autant plus aigues que cette contraction s’ajoute habituellement à celle nécessaire pour éviter l’accroissement du crédit) :

– Sociologiquement, producteurs et créancier ne sont pas nécessairement les mêmes et chacun tend à exiger la juste contrepartie de sa contribution à la production.

– Plus grave et généralement sous-estimée, la confiscation d’une part du revenu du producteur entraîne la contraction des utilisations qu’il en faisait, provoquant une récession. Ainsi les salariés vont renoncer à des produits de consommation courante que les créanciers remboursés, dont la sociologie est différente, n’ont aucune raison d’acheter et il n’est pas certain que ces derniers trouvent dans la production de quoi satisfaire d’autres demandes.

La réduction de l’excès d’endettement ne peut prendre que deux formes :

– Le transfert d’actifs existants : si l’addition du revenu et du crédit dépasse la valeur de la production, le fait de rajouter à celle-ci des actifs existant permet d’aller dans le sens du rééquilibrage. Ainsi la Chine, créancière importante des États-Unis, utilise ses dollars pour acquérir entreprises et autres actifs réels un peu partout dans le monde.

– L’annulation, en droit ou de fait, de la dette. Elle peut prendre la forme d’un renoncement plus ou moins volontaire de la part des créanciers, d’une dévaluation, lorsque la dette est en devise nationale, mais contractée à l’étranger. Elle peut aussi prendre la forme de l’hyperinflation (juridiquement en effet ce qui doit être remboursé est la valeur nominale du crédit, non sa valeur réelle lorsqu’il a été consenti).

L’histoire nous enseigne cependant que lorsque l’endettement excessif ne peut être réduit par une des voies indiquées ci-dessus, il est fréquent de recourir à la violence à fin d’effacer les dettes par la suppression des créanciers au moyen de la guerre ou de la révolution.

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