Le Chancre administratif

Publié en 2016
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

À bout de souffle, l’Union Soviétique s’est effondrée parce que son économie était exsangue ; la faute à une administration incapable de gérer efficacement les 22.402.200 km2 de son territoire. La Chine impériale, après avoir bénéficié des siècles durant des services d’une administration (céleste) conduite par des mandarins, succombe finalement en raison de l’incapacité de son administration à évoluer. Aux Etats-Unis, de nos jours, des groupes de miliciens refusent toute forme d’administration centrale et contestent le « Big government », persuadés que la détention d’armes garantit la sécurité, la justice et la prospérité de ceux qui la méritent.

Le problème est posé sous l’angle idéologique, mais sa nature l’est moins qu’on ne le pense. La vie collective exige en effet organisation, coordination, administration quelle que soit la taille de la collectivité.

Prenons quelques exemples.

Dans la vie quotidienne d’un couple, même si les rôles se répartissent généralement naturellement en fonction des tempéraments, le partage des tâches nécessite un minimum de règles et d’organisation.

D’une manière générale, l’importance du phénomène bureaucratique croit d’une manière exponentielle par rapport à celle de l’organisation. Il faut plus dans une entreprise de 10 personnes que dans un couple, plus dans une grande entreprise que dans une PME car le besoin croit à la fois en fonction de la taille et de la complexité qui, en règle générale, l’accompagne.

Mais l’efficacité marginale de l’organisation bureaucratique décroit avec son importance ; dans une petite structure, l’information circule facilement. Tout le monde est informé des besoins et des problèmes ; l’inadéquation d’une procédure est immédiatement signalée par ceux qui la subissent et ils font pression pour qu’elle soit corrigée. Dans un corps social de grande dimension organisé en fonctions spécialisées gérant chacune ses propres objectifs, développant sa propre culture et son propre rapport au temps, la communication devient  aléatoire ;  la coordination prend la forme de  processus administratifs formels qui évoluent avec retard ; il n’y a pas d’autorité commune capable de trancher les divergences de vue, sauf l’autorité suprême qui se trouve rapidement saturée, sauf à créer un nouveau degré de bureaucratie pour construire des synthèses. Il est ainsi de grandes administrations et des entreprises ou de nombreux problèmes secondaires ne sont jamais résolus si quelque évènement malheureux ne leur donne pas soudainement une importance nouvelle.

L’inefficacité est donc garantie dès le départ. L’évolution en rajoute. L’administration, comme la plupart des structures sociales animées par des hommes bien intentionnés, cherche à en faire toujours plus, partant du principe qui si la bureaucratie est nécessaire, le plus est un progrès.

Par ailleurs, l’administration se développe à travers un corps social protégé qui tend à se reproduire et à se développer en nourrissant un sentiment de supériorité à l’égard de ceux qui la font vivre. Une perception fondée sur l’idée que l’administration assurerait seule l’intérêt général…

Cette finalité est la face présentable d’un sentiment partagé par tous ceux vivant du travail d’autrui. Ils attendent des signes de reconnaissance de la part de ceux qui les font vivre et s’étonnent de ne recevoir que mépris et ingratitude.

Un corps social ainsi constitué sera donc nécessairement conservateur. Tout changement imposera des efforts d’adaptation que personne ne fera aisément.  Comme nous le savons tous, la remise en cause de processus établis réputés efficaces n’est guère aisée. Le conservatisme mine donc la pertinence des processus mis en place pour régler des problèmes que le temps a transformés.

Tout ceci est inévitable. Caricatural au niveau des grandes bureaucraties, le phénomène est universel. Voyez les entreprises. Une multinationale visera à s’organiser en oligopole, ou en monopole. Nirvana pour le top management et pour les actionnaires dans un premier temps, mais deviendra une  machine à cash bureaucratique incapable de préparer l’avenir. Une nouvelle génération d’entreprises verra alors le jour. Voyez les capacités d’adaptation, de partage et d’agilité, des start-up, aujourd’hui !

Pour survivre une société doit pouvoir évoluer et s’adapter. Ceci n’est possible que dans un espace de liberté qui ne saurait être exempt de désordre (créatif ou non). Aimer la liberté sans tolérer cette notion, au demeurant subjective, ce n’est pas aimer la liberté.

La bureaucratie n’aime pas la liberté.

Il faut entretenir celle-ci en évitant de créer des espaces politiques, économiques et sociaux trop vastes, s’occupant de tout et sans concurrence réelle et même sans benchmark, permettant aux citoyens, sinon de faire un meilleur choix, du moins de constater que celui qu’on leur propose n’est pas le bon.

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