La richesse

Publié en 2016
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

La richesse, pour une société, est à la fois précieuse et délétère.

Qu’elle soit précieuse est une évidence attestée par le caractère général de sa quête dans le temps et l’espace.

Mais elle est délétère aussi, car répartie en trop peu de mains, elle est accompagnée de l’asservissement des autres ; largement répartie, elle est un facteur de liberté qui conduit au rejet de l’autorité et à l’ingouvernabilité.

D’une manière générale, elle mine l’acceptation de l’effort qui fait la grandeur des sociétés ; on fait des efforts pour assurer, par le travail, le nécessaire à sa famille et on risque sa vie pour une cause vitale, pas pour améliorer, marginalement une situation à laquelle on est habitué : la moitié de la population française à un revenu à peine supérieur au SMIC. Combien d’efforts seraient nécessaires pour l’augmenter de 20 % ? Dans combien de cas cette amélioration compenserait-elle les efforts et le sacrifice nécessaire d’autres éléments du bien-être, temps libre, possibilité de se livrer à des activités choisies non économiques ?

Il existe certes une petite minorité qui consent des efforts considérables dans l’espoir de grimper dans la hiérarchie sociale de l’argent et du pouvoir, mais la grande majorité ne peut espérer de véritable changement en contrepartie de ses sacrifices. Il n’est alors que quelques groupes sociaux dont la morale valorise l’effort en tant que tel et d’autres auxquels l’histoire a légué la volonté de se battre pour ne pas se penser en rentiers inutiles.

Dire que l’aisance mine le goût de l’effort n’est pas politiquement correct : c’est pourtant une constatation facile à faire et un phénomène parfaitement rationnel ; les privilégiés de tout temps se sont efforcés d’échapper au travail, entendu comme obligation, pour se livrer à quelque passion, parfois aussi exigeante, mais librement choisie.

Un autre facteur de démotivation existe dans les sociétés prospères d’aujourd’hui : beaucoup s’interrogent sur le sens de la vie en général, du travail en particulier. Dans les sociétés où il faut se battre pour manger, ces interrogations existent peu : le sens de la vie est de vivre : le moyen devient finalité et celle-ci apporte l’énergie que requiert l’effort.

Pour qui tout est acquis à la naissance, l’interrogation métaphysique détourne de l’effort utile et l’absence de réponse peut conduire à des addictions ou des comportements sans utilité pour la société dont les cours royales ont souvent montré l’exemple dans l’histoire. Seules, là encore, une morale, des dispositions psychologiques personnelles ou des valeurs héritées peuvent conduire à orienter l’élan vital des intéressés vers l’effort au profit d’un but choisi, économique, humanitaire, culturel ou autre.

L’ensemble de ces phénomènes conduit à une situation de chaos mental dont Paul Valéry voyait déjà un exemple dans la situation de l’Europe de 1914 qui a conduit à l’hécatombe fratricide de la 1ère guerre mondiale, véritable suicide collectif de l’Europe et amorce de son déclin relatif.

Il constate dans « la crise de l’esprit » que le chaos est « … le fruit de la libre coexistence, dans tous les esprits cultivés, des idées les plus dissemblables, des principes de vie et de connaissances les plus opposés … caractéristiques de l’époque moderne ».

Les sociétés humaines, comme tout organisme vivant, tendent à l’expansion continue, qui est l’expression même de la vie : tendre à être, à se reproduire, à s’étendre continûment, ne sont que des expressions complémentaires de l’élan vital ; cet élan conduit à la recherche foisonnante d’adaptations à l’environnement pour conquérir le maximum d’espace vital. Mais l’adaptation acquise limite la capacité d’évolution future.

De même dans les sociétés humaines, la variété des idées, des idéaux, des projets, qui font leur richesse intellectuelle ne leur permet plus de rassembler leurs forces face à une menace : elles s’affaiblissent d’elles-mêmes et s’offrent comme proie à des sociétés moins développées, car la richesse attise la convoitise de ceux qui ne la partagent pas, qui vont tenter d’avoir leur part du gâteau, pacifiquement ou par la violence.

Les migrants sont bien accueillis, tant qu’ils viennent faire les basses besognes que les populations aisées dédaignent désormais et se contentent des miettes reçues pour effectuer ces travaux méprisés ; ils cessent de l’être quand ils désirent partager la rente collective, la jouissance des richesses héritées du passé et notamment des infrastructures de santé ou d’éducation. Bref, quand ils veulent être comme les autres, avec en plus une énergie que les autres n’ont plus et sont souvent fiers de ne plus avoir : le héros est plus souvent le cancre que le 1er de la classe !

Les civilisations ne meurent pas, sauf exception due à l’extinction des peuples qui les portent ; il n’y a pas un moment où elles vivraient, suivi d’un autre où elles ne vivraient plus. Elles se transforment chaque jour et c’est une opération de l’esprit que de considérer qu’à partir d’un quantum de changement, on peut parler de mort. Tout nouveau progrès nous achemine vers cet état nouveau.

On ne peut à la fois chérir les raisons qui apportent le changement et en rejeter les effets.

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