La réforme El Khomri et les jeunes

Publié en 2016
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

La réaction d’une partie de la jeunesse face à la réforme du Code du Travail, dite loi El Khomri, a surpris nombre d’observateurs. Les commentateurs l’ont attribué à la méconnaissance de son contenu ou encore à l’agitation que des minorités anarchisantes restent prêtes à déclencher à la moindre occasion.
Mêmes vraies, ces raisons ne peuvent être que secondaires. On le sait bien, la plupart des mouvements de révolte ont une cause réelle sérieuse et plurielle. Cela peut expliquer qu’un motif sans importance, voire symbolique, déclenche l’incendie en réunissant, dans un premier temps, des fractions très hétérogènes.
En l’occurrence, la cause réelle et directe du désarroi des jeunes est l’impossibilité d’accéder au marché du travail dans des conditions normales. Autrement dit, un accès au travail sans difficultés excessives, ni déclassement et précarité institutionnalisée.
La loi El Khomri, parce qu’elle semble avoir marginalement quelques effets dans ce sens, est rejetée non pas en tant que telle, mais en tant que symbole d’un cheminement suivi depuis 35 ans dans le prolongement duquel elle paraît se situer.
C’est, de la part des jeunes, une erreur d’appréciation symétrique de celle des pouvoirs publics qui y voient un remède significatif au chômage, alors qu’elle ne peut qu’avoir un effet marginal.
Le chômage, en France, ne bénéfice pas dans la même proportion qu’ailleurs, de la reprise après la crise en raison de facteurs structurels spécifiques.
Le plus fondamental reste culturel. La France s’est constituée tôt en Etat centralisé. Elle a développé une culture qui lui a permis d’évoluer ainsi et qui s’est trouvée renforcée par son succès. Le pays devenant, notamment avec ses représentants emblématiques que sont Louis XIV et Napoléon, une très grande puissance européenne dont la force militaire reposait sur la démographie et l’agriculture.
Au 19ème siècle, la France a poursuivi son développement par la constitution d’un empire colonial, aventure purement étatique. Au 20ème siècle, les aléas des conflits ont mis en évidence l’impératif économique comme facteur de puissance.
Le Général de Gaulle, dans sa pensée et son action, incarnait cette idée de l’Etat. Ce fut l’occasion de quelques succès dans la filière nucléaire, l’aviation (mirage, caravelle), les chemins de fer, les autoroutes et plus tard le spatial. Ce fut aussi l’occasion de quelques échecs, notamment le plan calcul et le « France ». Ces échecs furent considérés comme un manque de chance ou de talent des acteurs et non comme l’avertissement qu’ils étaient. La puissance d’un Etat moderne repose sur l’économie et celle-ci sur le foisonnement d’initiatives, dont une partie est vouée à l’échec, non compatible avec une culture étatique centralisée qui la considère comme l’intendance de la politique et du militaire. La Russie dont le développement de l’Etat a nourri une culture assez similaire, a tenté, à travers le communisme, d’en pousser les conséquences à l’extrême. Ce fut plus qu’un échec, un naufrage.
À la fin de la seconde guerre mondiale, la France aurait pu basculer dans le camp communiste. Ce ne fut pas le cas… Mais notre pays a alors suivi simultanément deux voies incompatibles. Au plan international, du point de vue économique, discipline considérée comme intendance, c’est-à-dire fonction marginale, la France a accepté d’appartenir au bloc de l’Ouest. Elle y perdra son indépendance au profit d’organisations internationales libérales telles que le FMI, l’OMC ou la CEE. Ces instances internationales ont progressivement démantelé les obstacles à la libre circulation des hommes, des marchandises et des capitaux. Elles ont également réduit l’autonomie de décision des Etats, ce à quoi se sont ajoutés l’euro et la BCE.
Pour le reste, la politique sociale et les questions militaires notamment, la France a souhaité conserver sa pleine indépendance. C’était nier la nécessaire cohérence entre les deux domaines.
Le libéralisme économique est incontestablement favorable au développement mondial. Pour les populations des pays les plus avancés, cela se traduit par l’accès à des approvisionnements bon marché, du fait de l’absence de droit de douane, des effets bénéfiques de la spécialisation internationale du travail et des bas salaires dans les pays émergents.
Ces effets bénéfiques sont toutefois compensés par une pression sur les coûts de production, compris comme l’addition des salaires, des charges sociales et des emplois improductifs générés par la réglementation. Ceux-ci doivent être diminués. Si cela n’est pas le cas, comme en France, en raison de l’indépendance revendiquée des politiques sociale ou fiscale, l’ajustement se fait à travers l’emploi.
Le grand public imprégné de culture étatique, exige des protections qui, sauf à modifier les règles internationales, ne peuvent que se traduire par des surcoûts et davantage de chômage.
L’alternative eût été de garder un certain niveau de protection nationale. Cette protection aurait pesé sur la recherche d’un optimum économique mondial, surtout si elle avait eu son équivalent dans d’autres pays. L’expérience historique du protectionnisme montre qu’il conduit progressivement à l’inefficacité et à l’appauvrissement. Notons, malgré tout, qu’il rend possible une politique de l’emploi et la lutte contre les inégalités. L’idéal aurait été un démantèlement progressif adapté à chaque pays. Cette progressivité aurait favorisé, sur les différentes économies, une pression en vue de les obliger à s’adapter, mais pas trop fortement. Trop de pression tue, un peu de pression renforce. La possibilité de faire fluctuer la valeur relative de la monnaie aurait constitué un instrument de gestion utile, mais la possibilité en a été abandonnée avec l’adoption de l’euro.
À cet égard, il faut remarquer que les pays du Sud ont des difficultés que n’ont pas les pays du Nord. Cela démontre, s’il en était besoin, qu’une monnaie identique pour un ensemble hétérogène, est trop faible pour les économies fortes et trop forte pour les économies faibles.
Comment sortir de ce dilemme ? Aucune sortie n’est aisée. La société française reste hostile à une baisse des rémunérations, déjà basses. Il faut donc abaisser les coûts indirects représentés par les charges et la réglementation, favoriser massivement la productivité par l’investissement et l’innovation afin de créer des activités économiques nouvelles échappant à la concurrence.
L’accumulation des difficultés, en France mais aussi dans d’autres pays européens, peut également aboutir à des ruptures politiques. La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ou une faillite de la Grèce en sont deux possibilités. Dans l’un ou l’autre cas, un tel événement pourrait être l’occasion d’une reprise en main par les pouvoirs politiques nationaux d’une partie des pouvoirs abandonnés en matière économique. En tout état de cause, la montée du chômage due aux nouvelles technologies poussera au drame, si préalablement, l’économie n’a pas retrouvé, d’une manière ou d’une autre, la capacité de s’adapter.

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