Emplois et attentes sociétales

Publié en 2018
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Le chômage est une calamité sociale et les progrès de productivité dus à l’invasion des technologies numériques dans tous les processus de production font craindre qu’il ne s’aggrave fortement.
Or le chômage pose trois questions :

  • Comment la population au chômage peut-elle trouver le pouvoir d’achat nécessaire pour satisfaire ses besoins ? La solidarité est possible de la part d’une majorité qui a un emploi au profit d’une minorité qui n’en a pas, mais cesse de l’être si les proportions s’inversent.
  • Corollairement, comment les entreprises pourraient-elles écouler leur production et plus généralement pour qui et pourquoi produiraient-elles ?
  • Mais aussi, comment les hommes emploieraient-ils leur temps et leur énergie ? La société étant organisée autour du travail, sa disparition n’entrainerait-elle pas une anarchie fatale ?

On voit que, comme il est fréquent, l’extension du chômage au-delà d’un seuil change sa nature : la survie de la société en dépend.

Le travail ne va pas disparaître ; les plus optimistes rappellent que toutes les nouvelles technologies porteuses de productivité ont fait craindre la disparition du travail et que, chaque fois, les marchés se sont élargis en raison de l’abaissement des prix résultant des progrès de la productivité et de l’apparition de nouvelles activités permettant de maintenir l’emploi global.

Ce nouveau progrès serait-il très différent ?

Travailler consiste à mettre en œuvre de l’énergie, de l’intelligence et de l’habileté, c’est-à-dire un ensemble de gestes adaptés à une fin.

La fourniture d’énergie par l’homme est désormais marginale. Ce n’est plus une source d’emploi significative.

L’intelligence est déjà remplacée par les ordinateurs dans nombre de ses usages les moins complexes et l’intelligence artificielle pourrait permettre à terme, de se passer de l’essentiel de ses autres emplois.

La science permet de fabriquer des appareils ou des engins capables d’effectuer les opérations les plus complexes ou délicates, de manière autonome, en lieu et place de l’homme, comme le montrent les exemples des voitures sans pilote ou des robots chirurgicaux. Ces évolutions pourraient justifier une vision pessimiste de l’avenir, mais on constate que la plupart sont déjà en marche et que la productivité progresse en fait faiblement.

Il y a plusieurs raison à cela : d’une part la société devient très complexe et la complexité absorbe beaucoup d’énergie et de temps des agents économiques et cela devrait durer.

En second lieu, mais c’est aussi une cause et une conséquence de la complexité, la demande de consommateurs devient de plus en plus qualitative : il exige plus d’attention, de personnalisation, de sécurité, d’innovation, de services car il est lui-même confronté à la complexité du monde et s’estime impuissant à y faire face seul : cela ouvre un champ quasiment infini à ces travaux humains, au moins pendant un premier temps.

Il faut également épargner la planète pour qu’elle reste vivable : ceci est à l’origine de réglementations et contraintes multiples qui pèsent sur la productivité, mais surtout le remplacement des ressources non renouvelables par des ressources renouvelables va créer de multiples opportunités : ainsi le remplacement du pétrole par le photovoltaïque ou l’éolien substitue à la rente de pays producteurs des salaires versés pour la création d’équipements décentralisés et leur maintenance.

Parallèlement, le temps de travail doit continuer à baisser. Si depuis le 19ème siècle il a beaucoup diminué, c’est dans une conception qui ne concerne que l’individu isolé, mais si on tient compte du temps de trajet d’une part et qu’on calcule non au niveau de l’individu, mais du couple, le temps consacré au travail par l’unité familiale ne s’est pas réduit ; la baisse à 35 heures du travail hebdomadaire, mal préparée et prématurée par rapport à la concurrence internationale a fait de cette mesure un double tabou. Mais c’est inéluctable : les progrès de productivité ont toujours été répartis, bien qu’irrégulièrement dans le temps, entre l’abaissement des coûts de production et la réduction du temps de travail.

En effet, l’activité économique a pour but la satisfaction de certains besoins, mais il en existe de non économiques dont l’importance relative croît au fur et à mesure que les besoins économiques sont satisfaits.

Lorsqu’elles ont acquis une certaine aisance et une certaine sécurité économique, nombre de personnes n’aspirent pas à davantage de revenus mais à plus de temps libre ou de réalisations personnelles, que ce soit pour se cultiver, participer à la vie collective, pratiquer du sport ou bricoler, d’autant que les satisfactions tirées du travail tendent à s’éroder du fait de la spécialisation croissante et que le temps libre gagné est largement employé à des contraintes : transports, formalités multiples, affaiblissement des solidarités familiales, etc…

Pour beaucoup, l’arbitrage entre plus de travail et plus de revenus ou moins de travail et plus de temps libre se ferait en faveur du temps libre : l’équivalent d’un jour de travail par semaine en plus, compte tenu de la fiscalité, apporterait à beaucoup une satisfaction marginale très inférieure à une journée de liberté supplémentaire. Le temps partiel doit donc se généraliser, d’autant que l’informatique permet désormais de supprimer les principales difficultés que cause le fait que plusieurs personnes s’occupent successivement d’un même travail.

Par ailleurs, si la motivation prêtée à tous les agents économiques, de gagner plus existe, elle n’est pas continue : beaucoup ne sont pas disposés à faire de petits efforts pour gagner 10 % de plus, ce qui ne changerait pas leur sort, mais resteraient sensibles à un saut quantitatif qui le ferait, même au prix de gros efforts.

Un nouvel équilibre devrait ainsi s’installer, avec un chômage maitrisé grâce notamment au développement massif du travail à temps partiel permettant aux individus comme aux familles de jouir d’une meilleure qualité de vie.
Le temps libre sera bien employé et toujours insuffisant : la productivité déclinante de la fiscalité pourrait d’ailleurs conduire les collectivités à rétablir l’obligation de quelques services en nature de la part de citoyens. En attendant d’ailleurs, les collectivités publiques n’hésitent pas, comme la direction des impôts, à demander au citoyen de s’autogérer en passant par des systèmes numériques, ce qui ne fait pas baisser les prélèvements obligatoires mais ajoutent des corvées à l’assujetti ; certains assurent déjà bénévolement la sécurité à la sortie des écoles : l’emploi imposé quelques jours par an dans des tâches de sécurité passive ou de solidarité pourrait alléger les budgets et créer du lien social.

De tout temps ceux qui ont pu échapper au travail l’ont fait. Il n’y a donc pas de catastrophe à attendre de sa disparition progressive : il faut simplement que de nouveaux modes d’attribution des revenus, tels le revenu universel, soient inventés et que la cité crée du lien social là où le travail émietté a cessé de le faire.

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