Du court au long terme

Publié en 2013
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Les collectivités humaines sont toujours agitées par des débats entre leurs membres, qu’il s’agisse d’entités politiques, grandes ou petites, d’entreprises, de communautés religieuses ou de modestes associations de pécheurs à la ligne.

Malgré l’extraordinaire diversité de ces controverses, une cause leur est généralement commune, bien que rarement évoquée : pour un ensemble humain, il n’y a pas d’optimum qui puisse être défini indépendamment d’un horizon spatial et temporel.

La plupart du temps, cet horizon est implicite. Cela permet de faire croire que des objectifs incompatibles ‒ donc hors d’atteinte ‒ seront recherchés. Ce leurre permet de mobiliser des parties prenantes qui se seraient opposées si un unique objectif, différent du leur, avait été retenu.

L’incompatibilité systématique d’objectifs de court et de long terme n’est pas facile à démontrer théoriquement, mais la quantité des exemples est suffisamment convaincante.

D’une certaine manière, la critique couramment adressée aux responsables politiques et aux chefs d’entreprise de penser exclusivement à court terme en est déjà une preuve. Il est évident que personne ne néglige le long terme simplement parce que celui-ci est éloigné dans le temps, mais parce que le court terme est un passage obligé qui impose des contraintes peu compatibles avec le long terme. Le court terme est optimisé par l’absence d’effort pour préparer le long terme. La recherche, l’investissement, l’éducation d’une manière générale, la prévention en matière de santé, la publicité pour les entreprises et bien d’autres choses encore coûtent sans contrepartie immédiate. En les évitant, on améliore donc le court terme, mais on sacrifie le long terme. Inversement, trop d’efforts pour préparer le futur risquent d’affaiblir l’organisme au point de ne pas pouvoir lui permettre de profiter des efforts réalisés quand leurs fruits seront à là.

Il en est de même pour l’horizon spatial : la recherche de l’optimum économique mondial ne coïncide pas avec celui de chaque pays pris séparément, car il impose la concentration des moyens de production aux endroits où ils seront le plus performants ; de même, dans une entreprise, la décision de développer une filiale dans un endroit donné peut conduire à un moindre développement d’ensemble.

Plus généralement, tout groupe humain disposant de moyens limités doit se demander comment les employer au mieux et les réponses s’opposent, selon qu’on pense « ici et maintenant » ou « globalement et plus tard ».

Ces règles valent également pour les individus : la cigale vit plus agréablement que la fourmi tant qu’il fait beau et inversement après.

Bien entendu, les dimensions spatiale et temporelle imposent leurs contraintes simultanément rendant les choses encore plus complexes

L’ignorer, comme on le fait habituellement, c’est s’exposer à des déceptions futures. Le pire, cependant, est de ne pas l’enseigner aux jeunes au risque de perpétuer des illusions, sources de déboires, mais aussi de gabegie puisque les moyens disponibles s’en trouvent mal employés.

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