De l’idée au fait

Publié en 2018
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

L’aptitude à la conceptualisation est dans la concurrence entre les hommes pour le pouvoir politique ou économique un avantage certain car elle favorise l’analyse du réel et la recherche de solutions aux problèmes, qui constitue l’essentiel du rôle des dirigeants.

Mais ce processus de sélection a aussi un inconvénient dans la mesure où il crée une distance avec ceux qui n’y répondent pas et ont de la réalité une approche plus immédiate, plus sensible.

D’un côté, l’idée, le concept, le modèle, la moyenne, de l’autre côté une addition de situations particulières, jamais vécues comme une moyenne.

Il n’y a, par exemple, pas de chômeur corrigé des variations saisonnières, ni d’impôt payé en diminution de la tendance structurelle. Il n’y a que des chômeurs et des augmentations d’impôts.

Cette distance, qui favorise la montée du populisme à travers le monde, est tantôt attribuée à la différence entre riches et pauvres ou urbains et ruraux avec laquelle elle coïncide partiellement, mais elle est plus profonde et plus universelle.

L’exemple de la manifestation des gilets jaunes le démontre de manière caricaturale, tant du côté des décideurs que des citoyens soumis à leur loi, dont les revendications sont dépourvues de cohérence, de hiérarchisation, voire de logique.

Du côté des dirigeants, leur distance par rapport à la réalité peut-être illustrée par l’attitude des pouvoirs publics à l’égard des automobilistes ; l’automobile, la mobilité, est une des grandes victoires de la démocratie et du développement ; pour beaucoup de familles, c’est un des points essentiels du budget : 15 % du revenu des ménages … en moyenne. Mais outre le fait qu’il s’agit d’une moyenne, il cache le fait que dans beaucoup de cas, c’est le seul moyen d’aller au travail ou au centre commercial, voire d’utiliser les services publics.

L’automobiliste fait l’objet d’une chasse forcenée, sans que des alternatives lui soient proposées. Au demeurant, elles ne sont pas nécessairement  réalisables : depuis 50 ans on a amené les urbains à  s’exiler en périphérie des villes pour trouver de l’espace habitable compatible avec leurs revenus ; les français sont invités à être mobiles et si, d’aventure, ils se trouvent aujourd’hui près de leur emploi, ce ne sera pas nécessairement le cas demain.

Le parking urbain est devenu très couteux et la chasse aux infractions barbare à l’exemple des abus de la société chargée par la Mairie de Paris de les constater.

Les carburants sont devenus très chers. La circulation a été limitée et les embouteillages soigneusement organisés : quoi de plus pitoyable que voir le matin, à l’entrée de Paris, les files interminables d’automobilistes cherchant à gagner leur emploi à grands frais mais aussi au grand dam de leur santé ?

Le prix de l’assurance a augmenté du fait de l’adjonction de garanties obligatoires ou de taxes discrètement ajoutées, par exemple pour alimenter le Fonds de Garantie des Assurances Obligatoires.

Le contrôle technique des voitures, indispensable au début, est poussé à l’absurde et ampute le pouvoir d’achat.

Les pauvres ont les véhicules les plus anciens ; ils ont donc plus de réparations dont le coût augmente. Ils consomment davantage de carburant et le coût des carburants augmente du fait des taxes. Ils sont interdits de circulation les jours de pollution. La chasse au diesel fait perdre toute leur valeur à des véhicules qui en avait peu. Mais 1 000 euros, par rapport au SMIC net, c’est un mois de revenus.

Les limitations de vitesse, nécessaires jusqu’à un certain point, ne sont plus ressenties que comme des vexations ou un moyen de provoquer la faute et faire rentrer le produit  de contraventions.

Ah qu’il est bon d’habiter dans le centre de Paris, à côté de son ministère, d’avoir un bon revenu, de recourir, sans avoir à le payer si possible, à quelque taxi et qu’il est agréable et gratifiant de prôner la vertu de l’écologie !

La voiture n’est qu’un exemple. Le tabac en est un autre : il faut combattre l’addiction au tabac, les statistiques le prouvent et le faire en prélevant annuellement 10 Md sur le budget des ménages c’est joindre l’agréable de la pratique de la vertu à l’utile d’une recette budgétaire qu’il serait  malséant de contester. Mais qu’a-t-on  dépensé, par rapport à ces 10 Md annuels, pour savoir pourquoi un tiers de la population résiste à la pression et continue à fumer, essentiellement des jeunes et des pauvres ?

Souvenons-nous, dans les tranchées de la 1er guerre mondiale, dans les camps de la mort de la seconde, la recherche d’une cigarette apparaissait la seule consolation possible : si on fume, ce n’est donc pas inclination délibérée pour le vice, mais recherche d’une ultime consolation. En offre-t-on d’autres ?

Qu’il est bon de ne pas avoir besoin de cette consolation, de vivre à l’aise près de son job, d’avoir une famille, un métier gratifiant, un emploi à peu près garanti !

L’inclination pour le jeu est également un vice, mais elle n’est pas condamnée car elle ne comporte que des aspects positifs pour l’Etat ; là encore, on le sait, ce sont les pauvres qui jouent faute d’espoir alternatif. En dix ans, le volume de leurs paris auprès de la FDJ a augmenté de 5 Md. Presque un tiers revient à l’Etat, c’est-à-dire, 2 % du budget de la moitié des ménages les plus modestes.

Certaines minorités échappent, dans une certaine mesure, au massacre ; les handicapés par exemple, forment un concept sur lequel peuvent se pencher les élites ; mais cette masse grouillante, multiple, informe qui  constitue l’essentiel de la population ne correspond à aucun concept.

Tant pis pour elle.

N’y a-t-il pas de faute plus grave qu’être un citoyen ordinaire ?

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