Choisir

Publié en 2013
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Le monde moderne est complexe, mais aussi, et souvent en raison même de cette complexité, riche de potentialités. Il en résulte, pour les individus et plus encore pour les collectivités, une grande difficulté à choisir.

Choisir, pour une personne, c’est renoncer, ce qui est frustrant.

Choisir, pour une collectivité, c’est privilégier les préférences des uns à celles des autres, action toujours difficile et parfois dangereuse.

Et pourtant, c’est indispensable.

On peut vouloir ignorer un fait, mais l’ignorer ne le supprime pas.

D’ailleurs, quand la nécessité devient absolue, on s’y résigne. Ainsi, en cas de guerre, quand il s’agit de bouter l’ennemi hors des frontières, aucun autre objectif n’est pris en considération. Ceux qui se battaient la veille avec force pour faire prévaloir quelque intérêt médiocre acceptent de mettre leur vie et leurs biens en péril dans la poursuite d’un unique objectif. En Grèce, ceux qui s’activaient pour imposer à l’État une multitude de charges les avantageant ont accepté l’abandon de décennies de conquêtes, légitimes ou non.

Dans la pratique, tout objectif un peu difficile à atteindre doit être unique tant que sa réalisation n’est pas assurée. On peut s’en fixer un second, à condition d’accepter d’emblée qu’il soit sacrifié en cas de besoin. Au-delà, il est inutile de parler d’objectif – de souhait, peut-être, ou plus sûrement de regret, puisqu’il ne sera alors jamais atteint.

C’est un exercice difficile, mais il est satisfaisant de savoir que c’est en même temps le moyen assez simple de résoudre à peu près tous les problèmes.

C’est pourtant ce que les États modernes ne savent pas faire. On proclame prioritaire la création d’emplois, mais aussi toutes les préoccupations sociales, écologiques ou morales qui rendent cette création impossible dans le cadre de frontières ouvertes ; on veut la compétitivité, mais on développe la bureaucratie ; on ne veut plus d’énergie fossile, mais pas davantage le nucléaire ou l’éolien, ni trop de bioénergie ; on veut décider en toute indépendance, en respectant des accords qui imposent des frontières ouvertes et d’autres qui donnent le pouvoir de décision à des instances qu’on ne contrôle pas.

Le refus de choisir une priorité a pour fondement l’angélisme, l’incompétence, et la couardise ou la faiblesse, car il n’est pas très différent de ne pas vouloir quand on peut et de ne pas pouvoir quand on veut.

L’angélisme, parce que l’idée de poursuivre de multiples objectifs et de satisfaire tout le monde sans que nul en subisse de conséquences négatives est un conte pour bonnes âmes.

L’incompétence, parce que l’incapacité de faire une chose s’accompagne le plus souvent de la croyance qu’on peut en faire beaucoup.

La couardise ou la faiblesse, car il n’est de choix sans adversaire à affronter.

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