Chaos

Publié en 2014
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

La chute du mur de Berlin marque sans doute l’apogée, pour les sociétés développées, de la civilisation née de la révolution industrielle. Celle-ci se caractérisé par l’existence d’États centralisés et bureaucratiques, d’économies animées par de grandes sociétés industrielles, de systèmes d’enseignement centralisés, d’armées industrielles et de médias concentrés formant l’opinion publique.

Si l’on suit McLuhan, cette situation a été rendue possible par la création de l’alphabet phonétique, qui a favorisé le développement d’une pensée logique et discursive dont l’imprimerie a ensuite assuré la domination mondiale et dont la mise en œuvre est à l’origine du progrès scientifique et de la structuration des sociétés en grands ensembles. La chute du mur de Berlin a signé la fin de ce modèle dans les pays où il était en pointe, sous l’effet pervers de la bureaucratisation qui lui est inhérent. Les autres pays développés abordent progressivement la même phase de leur histoire. Les États s’affaiblissent et doivent affronter des tentatives d’éclatement. Les usines se vident de leurs salariés, les médias périclitent, les armées se révèlent impuissantes face à des ennemis qui ne leur ressemblent pas. L’enseignement est en crise et paraît de moins en moins efficace. La violence se développe à l’image de ce qu’elle a pu être dans les époques préindustrielles.

Schumpeter a montré  que la disparition des vieilles structures est une étape nécessaire et préalable au renouveau. Il semble que cette « destruction créatrice », comme il l’a appelée, ne s’applique pas exclusivement à l’économie, mais à l’ensemble des structures sociales.

Une telle érosion est en cours et un monde nouveau, suscité par une nouvelle révolution technologique et intellectuelle, émerge. À une pensée alimentée exclusivement par le message écrit, construit, séquentiel et stable grâce auquel la logique s’est imposée, se rajoutent des messages intégrant le son, l’image, l’instantanéité, et qui réintroduisent avec force l’émotion. La place désormais accordée à celle-ci, en substitution à la raison ou en combinaison avec elle, devient un facteur d’imprévisibilité et d’instabilité. L’absence de filtre permet à tous les messages de revendiquer la même attention et la même importance, indépendamment de l’intention ayant motivé leur émission et de la qualité de l’émetteur (quel que soit le sens qu’on accorde à ce mot).

À côté des grandes structures bureaucratiques qui, telles des dinosaures, s’engourdissent dans leur masse, se crée un monde décentralisé, dérégulé, incertain. De nouveaux pouvoirs émergent, sans base territoriale, fondés sur la possession d’une masse énorme d’informations sur les individus et le pouvoir plus ou moins explicite qui l’accompagne.

La perte de repères que provoque cette évolution rend séduisantes les idéologies simplifiantes de sectes, de religions ou de partis dont le succès éventuel ne pourrait qu’accélérer l’avènement du chaos.

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